mercredi, 11 mars 2026 -

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Entretien avec Kossi Assou

« Je ne torture pas les matières, mais je les questionne, pour comprendre leurs réactions »




À l’occasion de l’exposition Mes Obsessions, présentée au Musée d’art contemporain KIJAIN de Lomé du 8 août 2025 au 5 février 2026, nous avons rencontré Kossi Assou, figure majeure de la scène contemporaine togolaise. Plus qu’une simple rétrospective, cette exposition, curatée par Komlan Daniel Agbenonwossi, explore près de trente années de pratique artistique à travers les lignes de force et les obsessions qui traversent son œuvre. Dans cet entretien, Kossi Assou partage sa vision de la création, ses choix techniques et thématiques, et nous invite à comprendre comment ses obsessions deviennent des territoires de mémoire et de transmission.

24 Heures au Bénin : Bonjour M. Assou. Vous êtes actuellement en exposition au Musée d’art contemporain KIJAIN. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Kossi Assou : Je m’appelle Kossi Hêmadjo Assou. Beaucoup m’ont surnommé avec sympathie “Pharaon”, certains m’appellent même “Togbé Pharaon”. Je suis togolais, né de parents togolais. Je suis né en Côte d’Ivoire, mais je n’y ai pas grandi. J’ai passé une grande partie de ma vie en Haute-Volta (actuel Burkina Faso), notamment à Bobo Dioulasso et à Ouagadougou. Ensuite, je suis rentré au Togo avec mes parents, puis je suis reparti en Côte d’Ivoire pour faire l’École des Beaux-Arts d’Abidjan. J’y ai obtenu deux diplômes : le Diplôme national supérieur des beaux-arts, puis, trois ans plus tard, le Diplôme supérieur d’expression artistique.
Cela fait maintenant près de quarante ans que je mène une vie professionnelle en tant qu’artiste visuel, ce qu’on appelait autrefois “arts plastiques” : sculpture, peinture, teinture, art mural, mosaïque, assemblage, etc. Le terme générique aujourd’hui serait “artiste visuel” car j’explore différentes techniques. Je suis également actif dans le domaine des arts appliqués en tant que designer de mobilier. Mes objets de design sont souvent très épurés, minimalistes et fonctionnels. À l’inverse, mes œuvres plastiques sont chargées, stratifiées, composées de beaucoup de matière. Ce sont les mêmes matières que je travaille, que je bouscule. Je ne les torture pas, mais je les questionne, pour comprendre leurs réactions, un peu comme si je me mettais à la place du temps.
Le temps est une notion que j’interroge beaucoup. Je dialogue avec la matière pour voir comment elle réagit à l’effet du temps. Cela m’amène à me demander : est-ce le temps qui passe tandis que l’homme reste statique, ou bien c’est l’homme qui est dynamique alors que le temps demeure permanent ? L’impermanence réside-t-elle dans le temps ou dans l’humain ? J’en arrive à comprendre que c’est plutôt la matière, dans son impermanence, qui raconte une histoire et se construit une mémoire à partir de son expérience avec le temps. C’est cette expérience que je traduis à travers les formes assemblées, les déchirures, les scarifications, les usures, les patines, les reprises. Tout cela exprime une lutte permanente : nous savons que nous sommes éphémères, mais nous tentons de prolonger cette éphémérité. D’ailleurs, certaines pièces de l’exposition portent justement le titre “Éphémérité”. Je fais un clin d’œil à ce que l’on voit dans les bidonvilles, les favelas, les boribana en Côte d’Ivoire… Ces constructions précaires exposent l’éphémérité même de toute existence. Qu’il s’agisse du règne végétal, animal ou minéral, il y a une forme d’éphémérité que je mets en lumière, car croire que nous sommes éternels est une illusion. Cette conscience de notre fragilité nous rend, je crois, plus humbles. Toutes mes œuvres rendent également hommage aux cultures africaines, à l’africanité dans sa pluralité. J’observe les objets abandonnés autour de moi. Je ne les récupère pas, mais je me nourris de leur mémoire et je crée des œuvres qui, d’une certaine manière, leur redonnent une présence et une dignité.

24 Heures au Bénin : Le titre de l’exposition est Mes Obsessions. Par quoi êtes-vous obsédé ?

Kossi Assou : Exactement, je suis obsédé par tout ce que je viens d’évoquer. Lors de mes échanges avec le curateur Daniel Agbenonwossi, il m’a dit : « il y a quelque chose d’obsessionnel dans ta démarche ». Je lui ai répondu que oui, je l’assume pleinement. Il y a une forme d’obsession dans ce retour constant, cette volonté de rendre hommage, de revisiter plus de quarante années de pratique. Je suis obsédé par l’idée de contribuer, à mon échelle, à la reconstitution de la dignité et de la sérénité de l’Afrique. C’est profondément ancré en moi, et je l’assume comme une obsession positive.

24 Heures au Bénin : Pensez-vous que d’autres artistes africains partagent cette responsabilité de rendre hommage à l’Afrique ?

Kossi Assou : Bien sûr. Mais l’art exige une chose essentielle : la sincérité. Créer, c’est exprimer ce que l’on est, ce que l’on pense, ce que l’on voit et ce à quoi l’on croit. C’est cette expression qui fait de l’art une contribution au « rendez-vous du donner et du recevoir ». Ma véritable essence est africaine, même si je suis ouvert au reste du monde. Et je pense que cette responsabilité doit être assumée collectivement : chacun, à sa manière, doit contribuer à restituer à l’Afrique sa dignité. Car en face, il y a parfois des malentendus, des représentations erronées, qui dénigrent le continent.

24 Heures au Bénin : Parmi les œuvres exposées, laquelle traduit le mieux votre personnalité, vos forces et vos faiblesses ?

Kossi Assou : À vrai dire, toutes. Dans chaque œuvre, on peut lire à la fois les forces et les faiblesses. Il suffit de savoir les décrypter. Lorsque je suis à l’atelier, il y a toujours ce doute : je veux aller à gauche, mais la matière résiste et m’emmène ailleurs. La matière a son mot à dire, les outils aussi. Certaines techniques révèlent des forces inattendues, d’autres mettent en lumière des limites. C’est pourquoi je dis que chaque œuvre est faite de forces et de fragilités mêlées.

24 Heures au Bénin : Merci pour votre disponibilité.

Kossi Assou : C’est moi qui vous remercie pour l’intérêt porté à mon travail.

Propos recueillis et transcrits par Cokou Romain AHLINVI

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